La caisse maladie publique : épisode 2

Suite de l'épisode 1...

Une votation biaisée

Non à la caisse publique
Non à la caisse publique

Je ne parlerai pas des 5 millions dépensés pour la campagne des opposants à la Caisse publique. Les initiants et leurs 200 petites patates peuvent aller se rhabiller.

Je ne parlerai pas non plus des propos alarmistes des opposants à la caisse publique (c'est la fin de notre système de santé ! on va tous mourir ! ou pire : on va avoir un système de santé à la française...).

Pour une fois, je suis très réaliste et en raison d'une "erreur" de traduction en allemand, les Suisses de l'autre côté de la Sarine vont dire non car ils votent sur un texte fondamentalement différent : LES primeS fixées par canton deviennent UNE prime UNIQUE fixée par canton. Le PDC, le parti des familles, s'en est ému et en a fait son cheval de bataille, vu qu'une seule prime induit la disparition des primes basses pour les enfants.

La caisse publique... pas encore née et déjà enterrée.

Une morte

La Lamal part d'une intention de solidarité : jeune-vieux, homme-femme, malade-bien portant. Nous payons la même prime basée sur les critères suivants uniquement : la région, l'âge, la franchise et le modèle choisi (ordinaire, HMO, médecin de famille etc.). Par ex. La femme ou l'homme à tout faire d'un couple richissime qui habite dans la même région que ses employeurs paiera la même prime que sa patronne du même âge. Quel que soit son salaire, sa situation familiale et sa santé générale.

Le principe de l'assurance maladie sociale me parle bien : même si je n'utilise pas du tout mon assurance maladie, d'autres en profitent : les malades, les vieux... et un jour, ce sera peut-être mon tour (ou celui de personnes proches) d'être grabataire !

La force d’une société se mesure à sa capacité de s’occuper des plus faibles.

I. Cassis, conseiller national PLR

D'un point de vue socialiste, ce n'est pas très juste que la nana plein aux as sans enfants paie la même chose que sa voisine avec sa floppée de marmots sans aide sociale. Le PS a voulu corriger cela en proposant en votation 2007 une caisse maladie unique et sociale où les primes seraient en relation avec les revenus. Les Suisses n'en n'ont pas voulu. Temps présent a enquêté sur cette histoire et nous révèle en 2011 comment on a tué la caisse unique.

De l'argent... beaucoup beaucoup d'argent

Un peu de raisonnement logique

Hypothèses :

J'en conclus qu'une caisse maladie a un intérêt financier à faire la chasse aux bons risques. Mais... où va donc l'argent économisé avec les bons risques ? Dans sa réserve comptable...

Si un assureur enregistre des recettes supérieures aux dépenses pendant une année, la différence est inscrite dans le compte des réserves.

Santésuisse, les réserves dans l'assurance obligatoire des soins

Or c'est là que le bât blesse : si une réserve minimale est dictée par la loi, il n'y a pas de limite maximale. Alors les réserves s'accumulent chaque année.

En résumé, les caisses se constituent des réserves phénoménales sur le dos des assurés (vaudois) et ne veulent pas nous rendre cet argent qui nous appartient.

Le remboursement des primes payées en trop : l'escroquerie continue

Dans ces fameuses réserves dorment les 600 millions payés en trop par les Vaudois de 1996 à 2011. Une bagatelle. Des fois, je trouve qu'on chipote et râle pour pas grand chose au Pays de Vaud. Les Genevois dans la même situation voulaient carrément faire preuve de désobéissance citoyenne en refusant de contribuer à la péréquation fédérale, tss tss tss, sacrés Genevois !

Sur les 2 milliards de primes payées en trop par tous les cantons lésés, 800 millions seront remboursées à partir de 2015.

Mais ??? et les 1.2 milliards qui restent ? Et bien... que pouic !

Ce qui me ravit le plus dans cette histoire rocambolesque, c'est que le remboursement de ces 800 millions est divisé en 3 :

  1. 1/3 sera récupéré de manière directe par les assurés des cantons lésés
  2. 1/3 sera redistribué via les réserves des caisses OU par une augmentation des primes (=nos primes futures  donc)
  3. 1/3 sera payé par la Confédération (= nos impôts donc), car c'est clairement elle, la fautive, si elle n'a pas fait la police correctement

Comment gagner de l'argent avec un mandat fédéral qui l'interdit

N'est-ce pas bizarre de dépenser autant d'argent et d'énergie pour un produit (l'assurance obligatoire de soins) qui ne permet pas de faire de bénéfice ? Pour une entreprise à but lucratif (la caisse maladie), pourquoi cet intérêt pour une activité censée être altruiste ?

Je vois plusieurs pistes possibles :

  • des collaborateurs affectés au traitement administratif de la Lamal peuvent également faire le même boulot pour les assurances maladies privées (natura, denta, mondodada, etc.) : le delta de formation ne doit pas être très conséquent  => schling schling $$$
  • le salaire de ces collaborateurs et des cadres ou du conseil d'administration n'est pas forcément ventilé correctement, et il se peut que des frais qui devraient être affectés côté assurance privée soient ventilés côté Lamal, c'est censé être interdit, mais si y a personne pour vérifier... => schling schling schling $$$$ pour le business privé
  • les assurés de la Lamal sont de bonnes proies pour du démarchage pour des assurances privées, et on contactera bien sûr les gens en bonne santé : facile, ce sont ceux qui se font peu rembourser... (votre dossier médical devrait être confidentiel ? rooooh, vous êtes un rabat-joie pas du tout libéral...) => schling schling $$$

Les raisons des opposants à la caisse publique

  1. "Je veux garder la liberté de choisir ma caisse maladie."

    Si je peux comprendre que la liberté est un composant essentiel au bonheur, je vois mal pourquoi il faut absolument l'appliquer dans le domaine de l'assurance obligatoire des soins. Au vu des dysfonctionnements connus, j'ai l'impression qu'on y gagnerait à renoncer à cette liberté, plutôt que de continuer à se faire avoir, année après année.

  2. "Je ne  veux pas d'une étatisation de la santé / l'Etat a déjà bien assez de boulot !"

    Si les caisses maladies respectaient la loi et leurs assurés (au lieu des les voler, cf l'escroquerie du remboursement des primes), il n'y aurait pas besoin de l'intervention de l'Etat.

  3. "Je ne veux pas d'une usine à gaz."C'est une peur de l'inconnu. L'AVS (4 mio de cotisants), ou la SUVA (2 mio d'assurés) connaissent diverses critiques mais je n'ai jamais entendu celle d'être une usine à gaz. Dommage de voter sur cette peur-là.
  4. "Je ne veux pas perdre mon médecin."

    C'est une extrapolation infondée de la votation qui ne vise qu'à remplacer 60 caisses par une seule. Tout le reste du système de santé suisse ne va pas changer.

  5. "Cette caisse publique ne va pas faire baisser les primes."

    Peut-être bien, vu que les primes doivent suivre les coûts de la santé et que ces derniers augmentent. Mais au moins, la caisse publique ne gardera pas nos réserves en otage et nous, assurés, aurons enfin un représentant à l'intérieur de ce système.

Pour en savoir plus

La caisse maladie publique : épisode 1

Oui à la caisse publique
Oui à la caisse publique

Pour faire simple dans ce débat passionné à propos de la caisse maladie publique soumise au vote du 28 septembre 2014 au peuple suisse, je vous fais un résumé en 2 lignes :

  1. si vous êtes pour le principe de la Lamal (assurance des soins sociale obligatoire pour tous, avec un catalogue identique pour toute la Suisse), votez Oui à la caisse publique ;
  2. si vous préférez que le système de santé continue d'être schizophrène et pas solidaire (concurrentiel mais pas trop quand même), votez Non à la caisse publique.

Oups, vous trouvez que je ne suis pas très objective ? Pas de souci, les arguments factuels pour et contre se trouvent plus bas dans cet article.

Mais c'te Caisse publique, c'est quoi au juste ?

Imaginez que vous allez à un festival de musique, genre Paléo. Vous payez votre billet d'entrée, vous consommez une saucisse-frites en écoutant de la musique. A ce festival un peu particulier, vous ne réglez pas l'addition directement au stand mais à une des 60 caisses éparpillées sur le festival. Chaque caisse est gérée par une entreprise privée différente qui n'a pas le droit de faire de bénéfice sur la nourriture que vous avez engloutie, mais elle peut vendre et se faire de l'argent sur des tasses, des t-shirts et autres gadgets.

Imaginez qu'un jour, les organisateurs du festival décident de reprendre la gestion du flux financier relatif à la nourriture et de remplacer les 60 caisses différentes par une seule caisse centralisée qui aurait bien sûr des sous-caisses disséminées sur l'ensemble du festival. Les 60 entreprises à qui on a amputé la gestion SANS BUT LUCRATIF de la nourriture ont la possibilité de continuer à vendre leurs babioles.

Mise à part cette centralisation, les responsables ne font aucun changement : la musique est de qualité, les festivaliers ont toujours la liberté de choisir leur stand de nourriture (chinois ou traditionnel), les enfants paient un billet d'entrée à prix réduit...

Cette parabole n'a pas l'ambition de retraduire avec exactitude notre système de santé suisse ni le texte de l'initiative pour une Caisse publique. Je veux juste illustrer le seul changement essentiel à comprendre sur le principe de la Caisse publique : le remplacement de 60 entreprises à but lucratif chargées d'une tâche à but non lucratif par une seule, créée par ceux-là même qui édictent le règlement interne du festival.

Pourquoi je vote Oui à la caisse publique

Marre de me faire tondre

Dans le principe de la Lamal, les primes doivent couvrir uniquement :

  1. les coûts de la santé du catalogue Lamal
  2. les frais administratifs y relatifs : salaires, loyers, équipement, publicité (!)

Les primes sont calculées sur des prévisions statistiques sur l'année à venir et devraient être corrigées à la baisse si les coûts effectifs s'avèrent moins hauts que prévu.

  • Sachant qu'entre 1996 et 2011, les Vaudois ont payé 600 millions en trop de primes par rapport au coût réel de la santé ;
  • sachant qu'on ne nous remboursera que la moitié après le tollé populaire sur ce scandale et la tenacité de notre conseiller d'Etat Pierre-Yves Maillard;
  • sachant que je ne trouve aucune information sur le sort de ces 600 mio pendant toutes ces années... j'ai comme une impression de quenelle épaulée.

Marre du refoulement des mauvais risques

Le refoulement des mauvais risques est interdit dans la Lamal car toute caisse est obligée d'accepter n'importe quel assuré.

Mais comme le montre la fascinante 'émission Temps présent Assurance maladie : des comptes à régler (à voir absolument !), et les nombreux témoignages que récoltent l'AVIVO ou la FRC, les assureurs rivalisent d'ingéniosité pour rendre la rampe de l'affiliation Lamal bien savonneuse...  oui, leur porte est ouverte à tous, mais faut-il encore arriver en haut de la pente...

Marre d'une pseudo-concurrence

Mes parents font partie des mauvais risques : retraités après toute une vie de dur labeur en usine, ils ont une santé bien entamée par la guerre, le travail physique et les enfants. Ils ont une franchise à 300CHF, ils attachent d'une parole divine tout ce qui tient un stéthoscope, et ils avalent des anti-douleurs et pilules comme des bonbons.

Après des décennies dans la même caisse maladie, je leur ai suggéré de prendre une moins chère pour l'assurance de base. Ils ont commencé par refuser car ils craignaient de perdre leur assurances complémentaires.

Combien de personnes sont dans le cas de mes parents, intrinsèquement fidèles et ayant peur d'un changement chez un nouvel assureur ? Combien sont ceux qui n'arrivent pas en raison de leur âge ou leur maladie à changer de caisse quand bien même ils le souhaitent ?

La réponse est en partie là : "En moyenne, 6 à 12% des assurés ont changé d’assurance-maladie par année entre 2010 et 2012.[...]" selon l'OFSP.

Une caisse maladie reçoit une somme de la part des autres caisses si elle contient des assurés plus coûteux que la moyenne cantonale, c'est la fameuse Compensation des risques censée éviter que les caisses savonnent trop la rampe de leur entrée principale.

Quand env. 90% des clients ne changent pas de fournisseur, peut-on encore parler de concurrence ?

Quand les caisses reçoivent des subsides par la Compensation des risques, peut-on encore parler de concurrence ?

Marre de changer d'assureur chaque année

Je fais partie des bons risques : je prends une franchise à 2500CHF, j'ai horreur des médecins et de tout ce qui porte une blouse blanche, je me méfie de tout médicament sauf si je suis à l'article de la mort.

Pour moi, devoir changer d'assureur maladie chaque automne est une corvée dont je me passerais bien : comparer sur priminfo (abstenez-vous d'aller chez comparis !), résilier ici, s'affilier là-bas, refaire les LSV ou les ordres permanents, recevoir de la pub ou des bons de rabais pour un ordinateur, chez la pharmacie untel ou pour un équipement x... beaucoup de paperasse et de superflu pour une assurance que je n'utilise jamais.

Bien sûr, personne ne m'oblige à changer de caisse chaque année. Mais comme entre 10 et 33% du budget familial de la classe moyenne est consacrée aux primes maladies (env. 900CHF/mois pour une famille avec 2 enfants), ça fait réfléchir sur le prix de la flemmardise...

Marre de la pub et du démarchage déguisé

Cet été, un costard-cravate a sonné à ma porte.

[LUI] : Bonjour madame, je m'appelle Nicolas Blanc (ou Henri Dunant, ou quelque chose du style), je viens vous parler des primes maladie payées en trop, je fais des relevés statistiques à ce propos. Vous savez quel est le montant de votre prime ?

[MOI] : euh non pas exactement, mais j'ai la moins chère.

[LUI] : Montrez-moi votre police, je vais vous dire tout de suite si c'est la moins chère ou pas.

[MOI] : non, mais je ne l'ai pas, je fais tout par internet, la police est en ligne.

[LUI] : pas de souci Madame, allez l'imprimer,  je vous attends.

[Moi, réalisant que mes données pouvaient être utilisées à mon insu] : non mais je ne vais pas vous la montrer. Et puis, vous travaillez pour qui déjà ?

[LUI] : Je travaille pour la Fedmalheuhmgml qui regroupe plusieurs assureurs maladie. Je peux vous assurer que je suis totalement indépendant, et je peux vous aider à économiser sur vos primes maladies. Quelles complémentaires vous avez ?

[MOI] : Aucune.

[LUI, réellement étonné] : Quoi ?! Mais Madame, il faut vous assurer ! Vous ne savez jamais ce qui peut vous arriver demain, et patati et patata...

[MOI] : mais si je prends une complémentaire, je vais me rajouter des frais que je n'ai pas là...

[LUI] : oui, mais je peux vous trouver une assurance moins chère pour la base !

[MOI, en refermant la porte] : non, merci-au-revoir ! ... Trop fort ces démarcheurs-statisticiens !

Analyse objective de la votation Caisse publique

Comme promis et pour récompenser les courageux lecteurs qui sont parvenus jusqu'ici,  voici une présentation qui se veut balancée et sans parti pris.

Faiblesses du système actuel avec 60 caisses maladie

  • Chasse aux bons risques
  • Pas de séparation comptable claire entre assurance de base sociale et assurance complémentaire
  • Concurrence n'a pas d'influence sur les primes
  • Trop de choix (caisse, franchise, modèle)
  • L'OFSP a pour but d'éviter la faillite d'une caisse, pas de vérifier que les primes sont bien en adéquation avec le coût réel de la santé
  • Contrôle des primes a posteriori en 2012 seulement (après qu'on a maillé un bon coup)
  • Pas de prévention santé par les caisses

Forces

  • Liberté de choix d'une caisse
  • Caisses jamais déficitaires grâce aux réserves, et à la hausse des primes
  • Recherche de l'efficacité de la part des caisses
  • Traque des abus (prestataires) et des sources de coûts (malades chroniques) par les caisses

Risques de la Caisse publique

  • Monstre étatique peu efficace
  • Aucune définition concrète du fonctionnement (y aura-t-il encore des franchises, des modèles alternatifs ?)
  • Coût de mise en place
  • Conflit d'intérêt (assurés, prestataires, Etat) lors la fixation des primes

Points positifs de la Caisse publique

  • Transparence sur l'utilisation des primes
  • Séparation nette base <> complémentaire
  • Fini la publicité !
  • Plus besoin de changer de caisse chaque année
  • Fini les obstacles d'affiliation pour les mauvais risques
  • Bon taux de solvabilité

Episode 2

Une petite mise en bouche pour la suite de cet article : il y aura un mort, de l'argent et du sexe. Quoique, du sexe peut-être pas... qu'est-ce qu'il ne faut pas écrire pour être lu ! 🙂